L’esprit du terrorisme

Le 3 novembre 2001, dans la section opinions du journal Le Monde, Jean Baudrillard livrait un long article, difficile d’accès, intitulé « L’esprit du terrorisme ». Les conditions d’accès de l’auteur à l’événement du 11 septembre, qui s’était produit peu avant, avaient influencé son contenu puisque, « perdu dans la garrigue », il n’avait eu accès aux images qu’après coup. L’article de Baudrillard est donc placé dans une sorte de décalage, qui lui a par ailleurs valu des critiques très fortes, en ce qu’il prend immédiatement le contre-pied des analyses sympathiques envers les victimes et qu’il refuse « l’union sacrée » autour de l’événement.

Le contexte a changé fortement depuis les attentats du World Trade Center, et Baudrillard avait tort sur un certain nombre de points, mais il peut être utile de relire ce texte. D’abord, parce qu’il ne s’agit pas d’une enquête systématique sur les formes islamistes de l’action terroriste. Baudrillard l’écrit lui-même : « cela dépasse de loin l’islam et l’Amérique, sur lesquels on tente de focaliser le conflit pour se donner l’illusion d’un affrontement visible et d’une solution de force ». La faiblesse du texte est ainsi également sa force : il s’agit essentiellement d’une proposition théorique, plus proche de la philosophie que de la science politique. Ensuite, parce que, déjà en 2001, Baudrillard se voyait confronté aux mêmes réactions que les actuelles, face à une logique de guerre « allant de soi » et imposant à ses critiques le stigmate du doute (le président Bush avait déclaré dans son discours du 20 septembre que si l’on n’était pas avec « nous » on était avec les terroristes, sans spécifier l’un comme l’autre de ces termes). Nous faisons face aux mêmes injonctions : face à la guerre, il n’y aurait que le soutien ou la trahison. Or, le texte de Baudrillard nous met à sa façon face aux faits que la guerre et le terrorisme ne se vident pas l’un l’autre ou, pour être plus clair, que la guerre contre le terrorisme est la fin de la solution au terrorisme.

Pour ces raisons, le texte a valu à son époque quantité de critiques à Jean Baudrillard, à commencer par l’accusation d’apologie de terrorisme, notamment à cause de sa volonté de comprendre le terrorisme dans le cadre d’un « débordement de puissance », à la suite même d’une attaque contre cette puissance « débordante ».

Je ne m’exprime, ici, ni comme doctorant, ni comme chercheur. Que les choses soient donc claires au lecteur : mon avis personnel sur le texte de Baudrillard importe marginalement. Pour être franc et direct, je ne suis pas d’accord avec une grande partie de ce que dit Baudrillard dans ce texte. Penser le terrorisme comme déconnecté des situations, comme un « abstrait », ne correspond pas à l’idée que je m’en fais. Je pense le texte trop abstrait, trop détaché, et je pense que sa compréhension de l’événement est inappropriée. Il nous dit néanmoins des choses importantes, et c’est pourquoi j’ai voulu relire les neuf pages de cet essai assez peu accessible pour en résumer quelques grands axes. Je pense, pour être honnête, que cet essai nous dit surtout quelque chose d’important politiquement, ce qui est la cause principale de cette note. Je me suis franchement posé la question de quoi faire de cette note. Face à l’hystérie actuelle, je pense que c’est positif de la publier, même si ce n’est pas important, parce que je doute qu’elle influencera grand-monde. Évidemment l’essai de Baudrillard, tout obscur qu’il est, est accessible à quiconque veut le lire, ce que je vous encourage à faire.

Concentration de la puissance

Au cœur de l’article de Baudrillard il y a une analyse en termes de puissance. Posons ici quelques prémisses : le sentiment, que le lecteur a peut-être déjà, que prendre la question en termes de puissance consistera à « trouver des excuses » aux attaquants est moins une analyse du propos de Baudrillard que le contenu de ce propos. Pour être plus clair, ce qui intéresse en partie Baudrillard, c’est la raison pour laquelle nous pensons immédiatement que souligner la puissance de « l’occident » en matière de terrorisme nous conduit à penser que le terrorisme est justifié. Pensons aux attaques sur Beyrouth et Paris et à l’inégalité de traitement : une attaque n’a pas été pensée et termes politiques mais en termes de « valeurs » et de « symboles », l’autre a été réduite aux acteurs politiques représentant les victimes. Poser cela n’est pas nier l’horreur, dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de souligner une différence causée par la concentration de la puissance et, en d’autres termes, de se poser la question de pourquoi un mort du 11 septembre n’a pas la même « valeur » qu’un mort de Beyrouth ou d’ailleurs : « Tout système à zéro mort est un système à somme nulle. Et tous les moyens de dissuasion et de destruction ne peuvent rien contre un ennemi qui a déjà fait de sa mort une arme contre-offensive. “Qu’importe les bombardements américains ! Nos hommes ont autant envie de mourir que les Américains de vivre !” D’où l’inéquivalence des 7000 morts infligés d’un seul coup à un système zéro mort ».

Cette centralisation de la puissance relève du processus historique. Le terrorisme, donc, se nourrit de symboles. Truisme complet, qui mérite néanmoins d’être énoncé. Le terrorisme ne « marche », pour Baudrillard, que dans un système centralisé : « Dans un sens, c’est le système entier qui, par sa fragilité interne, prête main-forte à l’action initiale. Plus le système se concentre mondialement, ne constituant à la limite qu’un seul réseau, plus il devient vulnérable en un seul point […]. Ici, ce sont dix-huit kamikazes qui, grâce à l’arme absolue de la mort, multipliée par l’efficience technologique, déclenchent un processus catastrophique global ». Le terrorisme se situe dans un rapport de forces. On le verra plus loin, il le remet en cause, et c’est sa particularité. Pour Baudrillard, la succession de conflits mondiaux au XXe siècle répond à ce processus d’effacement des contradictions. La Guerre Froide aurait, pour lui, marqué l’aboutissement de ce processus. Or, et c’est là le thème principal de la thèse de Baudrillard, dans un tel système politique sans contradiction – ou qui ne pense pas ses contradictions en termes de contradictions – la contradiction est partout.

« La mère des événements » et le renversement de la puissance

Des événements mondiaux, nous en avions eu, de la mort de Diana au Mondial de football – ou des événements violents et réels, de guerres en génocides. Mais d’événement symbolique d’envergure mondiale, c’est-à-dire non seulement de diffusion mondiale, mais qui mette en échec la mondialisation elle-même, aucun. Tout au long de cette stagnation des années 1990, c’était la “grève des événements “ (selon le mot de l’écrivain argentin Macedonio Fernandez). Eh bien, la grève est terminée.

Cette ouverture brutale résume le thème central de l’essai de Baudrillard : pour lui, la chute des tours est « la mère des événements », dans la mesure où elle contient en elle-même « tous les événements qui n’ont pas eu lieu ». Dit comme cela, le propos ne veut pas dire grand-chose. C’est pourtant le cœur de la dimension polémique de ce texte. Pour Jean Baudrillard, si le terrorisme nous frappe, c’est qu’il nous rappelle que la puissance, en l’occurrence américaine, mais présentement européenne, est historique (une idée qui, au début des années 2000, venait de vivre plus d’une décennie de vide, dont la forme la plus mémorable était l’essai de Francis Fukuyama, La fin de l’histoire). L’événement terroriste est pour Baudrillard un « suicide » de la puissance : « c’est elle qui, de par son insupportable puissance, a fomenté toute cette violence infuse de par le monde, et donc cette imagination terroriste (sans le savoir) qui nous habite tous. Que nous ayons rêvé de cet événement, que tout le monde sans exception en ait rêvé, parce que nul ne peut ne pas rêver de la destruction de n’importe quelle puissance devenue à ce point hégémonique, cela est inacceptable pour la conscience morale occidentale, mais c’est pourtant un fait, et qui se mesure justement à la violence pathétique de tous les discours qui veulent l’effacer. A la limite, c’est eux qui l’ont fait, mais c’est nous qui l’avons voulu ».

Est-ce à dire que Baudrillard reprend les théories, alors naissantes, de l’ « inside job » ? Non, évidemment. Il tente seulement de remettre en perspective ce que signifie l’effarement à l’idée que « cela arrive ici », ou que « cela nous arrive ». Par son hégémonie, et surtout par la forme dépolitisée de politique internationale que porte cette hégémonie (souvenons-nous encore que l’on est dans une période dans laquelle l’international est l’espace de la normalisation, de la marginalisation des contradictions dans l’attente de leur inévitable intégration, de la politique, notamment de développement, dépolitisée et technicisée, bref de la « gouvernance »), la puissance hégémonique nourrit un fantasme de destruction : « C’est très logiquement, et inexorablement, que la montée en puissance de la puissance exacerbe la volonté de la détruire ».

Beaucoup ont réagi aux attaques du 11 septembre et aux attaques de Paris en faisant le parallèle avec un scénario de film ou de roman. Ce n’est pas un hasard, dit Baudrillard : l’attaque terroriste était dans les esprits depuis bien longtemps, et sa réalisation est finalement l’actualisation de cette présence dans les esprits. Beaucoup ont, à l’époque, fantasmé sur le fait que le cinéma américain, par sa surreprésentation de la chute des tours, avait « planifié » le 11 septembre. Renversement des causes, dit Baudrillard : les terroristes regardent aussi des films américains qui, pour répondre ou faire face au « débordement de puissance », avaient contribué à fixer la chute des tours comme symbole de la chute du système international.

Le bien, le mal, la mort, et le renversement des règles

Le terrorisme est immoral. L’événement du World Trade Center, ce défi symbolique, est immoral, et il répond à une mondialisation qui est elle-même immorale. Alors soyons nous- même immoral et, si on veut y comprendre quelque chose, allons voir un peu au-delà du Bien et du Mal. Pour une fois qu’on a un événement qui défie non seulement la morale mais toute forme d’interprétation, essayons d’avoir l’intelligence du Mal.

Pour Baudrillard nous ne comprenons pas bien la notion de « Mal ». Nous y voyons une erreur, un accident, une « bavure de l’histoire » qui a vocation à disparaître : à la fin, le dragon meurt. Mais, dit-il, le « Mal » ne marche pas comme ça. Le terrorisme ne participe pas du jeu des oppositions en termes de puissance. C’est ce qui le rend immoral, et c’est pour ça qu’il marche. Le terrorisme est un phénomène politique, mais c’est aussi un phénomène qui existe dans une politique internationale dépolitisée : « Tel est l’esprit du terrorisme. Ne jamais attaquer le système en termes de rapports de forces. Ça, c’est l’imaginaire (révolutionnaire) qu’impose le système lui-même, qui ne survit que d’amener sans cesse ceux qui l’attaquent à se battre sur le terrain de la réalité, qui est pour toujours le sien ».

Les terroristes ne calculent pas dans le mode que nous essayons de leur imposer. Essayer de rationaliser leurs actes par la volonté d’acquérir une place au paradis ne rend pas compte de la raison pour laquelle leurs actes nous marquent : « N’importe quelle tuerie leur serait pardonnée, si elle avait un sens, si elle pouvait s’interpréter comme violence historique – tel est l’axiome moral de la bonne violence ». C’est en niant « les règles » et en mettant en scène la mort de ceux qui commettent les actes comme ceux du 11 septembre ou les attaques à Beyrouth et Paris que le terrorisme « marche ». Les actes terroristes sont purement symboliques, et c’est pour cela qu’ils nous affectent. Cela ne veut pas dire qu’ils n’ont pas d’effets réels : personne ne niera la réalité des actes que nous venons, encore une fois, d’observer, mais le but de cette violence n’est pas instrumental. Il ne vise pas à accomplir un objectif rationnel. Il ne vise pas à abolir notre mode de vie. Il ne vise pas à atteindre d’objectif tactique. Il ne vise même pas à nous rappeler que nous sommes aussi mortels. Il vise à nier entièrement l’existence même d’un « jeu politique ». Ce n’est même plus le terrorisme d’extrême-gauche, de la propagande par le fait ou de l’action directe, qui visait encore à un renversement historique. Ce n’est même pas un terrorisme millénariste, visant l’accomplissement d’un ordre divin, c’est un autre type de terrorisme.

Cet autre type de terrorisme se réalise par la mise en scène de la mort des terroristes eux-mêmes : « La différence radicale, » insiste Baudrillard « c’est que les terroristes, tout en disposant des armes qui sont celles du système, disposent en plus d’une arme fatale : leur propre mort. S’ils se contentaient de combattre le système avec ses propres armes, ils seraient immédiatement éliminés. S’ils ne lui opposaient que leur propre mort, ils disparaîtraient tout aussi vite dans un sacrifice inutile – ce que le terrorisme a presque toujours fait jusqu’ici (ainsi les attentats-suicides palestiniens) et pour quoi il était voué à l’échec ». Quel « contre-don » effectuer face à cela ? Que répondre ? On ne peut rien répondre, parce qu’ils nient même la possibilité de les punir. Quelle sanction appliquer à un homme prêt à se faire sauter lui-même ? Et c’est là que Baudrillard nous avertit.

Logiques de guerre et fin de la politique

Terreur contre terreur – il n’y a plus d’idéologie derrière tout cela. On est désormais loin au-delà de l’idéologie et du politique. L’énergie qui alimente la terreur, aucune idéologie, aucune cause, pas même islamique, ne peut en rendre compte. Ça ne vise même plus à transformer le monde, ça vise (comme les hérésies en leur temps) à le radicaliser par le sacrifice, alors que le système vise à le réaliser par la force.

Il faut bien comprendre que le terrorisme correspond à une négation totale de l’idée de politique, pour Baudrillard. Il ne constitue pas un retour de l’histoire, il constitue sa négation. Or, il existe une réponse dépolitisée au terrorisme : « L’acte répressif parcourt la même spirale imprévisible que l’acte terroriste, nul ne sait où il va s’arrêter, et les retournements qui vont s’ensuivre. Pas de distinction possible, au niveau des images et de l’information, entre le spectaculaire et le symbolique, pas de distinction possible entre le “crime” et la répression. Et c’est ce déchaînement incontrôlable de la réversibilité qui est la véritable victoire du terrorisme », qui devient alors le mode « normal » de régulation des contradictions. Alors, le terrorisme gagne. Si la réponse au terrorisme est « équivalente », alors le terrorisme gagne. Si on lui répond « par les mêmes armes », alors le terrorisme gagne. Si le combat est réinstauré comme combat entre le Bien et le Mal dans lequel le Bien ne peut triompher qu’en devenant le Mal, alors le terrorisme gagne. Si la répression l’emporte, alors le terrorisme gagne. Et, encore une fois, le terrorisme est en train de gagner, « Au point », une fois encore « que l’idée de liberté, idée neuve et récente, est déjà en train de s’effacer des mœurs et des consciences, et que la mondialisation libérale est en train de se réaliser sous la forme exactement inverse : celle d’une mondialisation policière, d’un contrôle total, d’une terreur sécuritaire ». La logique de guerre, la désignation d’ennemis intérieurs, la répression, le contrôle, les internements préventifs, ne sont pas des réponses au terrorisme : ils en participent.

C’est là que s’arrête Baudrillard. Son article contient bien plus de choses, et je vous recommande de le lire, mais comme beaucoup il s’arrête ici à la principale faiblesse de sa critique : elle ne contient guère de solutions, parce qu’il n’y en a dans l’état actuel pas. Nous n’avons, en quatorze ans, pas pensé d’autres réactions que la logique de terreur au terrorisme. Nous sommes en train d’y sombrer encore une fois, et c’est le pire de la situation. Car, et c’est la dernière phrase de Baudrillard, on ne saurait répondre à ce phénomène par « La guerre comme prolongement de l’absence de politique par d’autres moyens ».

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