Comprendre ce qu’il nous arrive

A deux jours d’affilée, deux villes ont été touchées. Beyrouth, d’abord, puis Paris. Deux villes que j’ai la chance de connaître, où j’ai la chance d’avoir des amis, de la famille. La rue de Beyrouth où les attaquants ont agi est une rue dans laquelle je passais régulièrement. Les lieux de Paris où les attaquants ont agi sont des lieux où mes amis se rendent souvent. Un total de 169 victimes, un nombre aberrant. La ville où je vis en ce moment, Londres, serait, d’après certains, “la prochaine sur la liste”.

C’est la première fois que je me rassieds pour écrire depuis jeudi. J’ai beaucoup marché, ce week end. J’ai beaucoup pensé, beaucoup bu aussi. Comme beaucoup je me suis rappelé que le monde était un endroit agréable, que je n’ai pas envie de quitter de sitôt. Comme beaucoup j’ai eu peur, j’ai été en colère, j’ai pleuré. J’ai pleuré pour Beyrouth, de peur puis de soulagement d’apprendre que personne de ma connaissance n’avait été victime des attaques de ce week end. Puis pour mes amis qui voyaient l’injustice d’un monde où la mort de leurs amis était fêtée par certains comme une attaque contre une “forteresse” d’un parti politique. Ce n’était pas une “forteresse”, c’est une zone résidentielle. Avec des cafés, des restaurants, un marché. Puis j’ai eu peur pour Paris, j’ai été soulagé, j’ai encore pleuré. Maintenant, je commence à voir l’injustice de la situation : que de monuments peints en bleu, blanc et rouge, et que d’absence du rouge, vert et blanc. Que de Tours Eiffel, quel manque de Cèdres. Quelle injustice. J’ai peur pour mes amis Syriens en France, en Angleterre et ailleurs, pour mes amis Palestiniens au Liban, possibles victimes d’une haine qu’ils n’ont ni causée, ni soutenue, mais subie. Ils se reconnaîtront. J’ai peur pour mes amis de Londres, de Beyrouth et d’ailleurs. J’ai peur pour moi, enfin.

Mais je n’ai pas créé ce blog pour parler de moi, et je n’ai pas l’intention de transiger à cette règle. Les sentiments vécus dans cette période le sont par tous. Ma sensibilité personnelle n’existe que dans un univers d’interactions, entre des gens situés dans des espaces différents, marqués par un même événement mais qui doivent créer un cadrage, une description commune à ce qu’ils perçoivent.

Ce blog ne contient pas le terme de “frame” (cadre) dans son titre au hasard : les cadrages, ces tentatives de définition partiellement routinisées des situations sociales sont au coeur de la façon dont nous, êtres sociaux, vivons. Cette absence totale d’originalité dans nos descriptions de nos sentiments tient en partie lié à leur nature sociale ; ce ne sont pas, ainsi que le rappelait Christophe Traïni dans son travail sur la cause animale, des éléments purement intérieurs de la vie humaine, mais des sensibilités qui sont matérialisés dans des discours, des objets, des agencements linguistiques ou symboliques, des “dispositifs de sensibilisation”. Il est essentiel que nous arrivions à comprendre ce qu’il nous arrive, que nous arrivions à penser la situation, au risque de nous retrouver noyés par elle.

Là où je veux en venir, c’est que tout ça est trop gros pour moi. C’est trop gros pour nous tous. Je n’ai rien à dire, moi. Je ne suis qu’un étudiant en science politique, avec une armoire d’articles et quelques livres sur lesquels m’appuyer pour essayer de comprendre le bordel sans nom qui m’entoure. Et c’est peut-être une chance incroyable.

Vendredi, j’ai lu une phrase, écrite par je ne sais plus qui, qui réduisait tout ce que je pense à l’issue de ce week end : “Il va nous falloir beaucoup d’intelligence, maintenant”. Cette phrase est la plus importante du moment. Nous sommes tous à cran, en ce moment. Nous n’avons pas dormi, ou mal. Nous sommes en deuil, nous sommes en colère. Et il va falloir que nous prenions de la distance. Il va falloir que nous tentions de comprendre ce qu’il nous arrive. Parce que personne ne va réussir à le faire à notre place : nos “élites”, politiques comme intellectuelles, ne le feront pas, elles sont dépassées par l’événement, elles sont, pour l’essentiel, dans des situations où elles ne sont matériellement pas en mesure de le penser, et ne savent pas ne pas l’être. Jusqu’ici elles l’ont prouvé, et rien ne laisse à croire que cela va changer. Cet argument ne vise pas à poser une position populiste ou un argument scientifique, c’est une intuition spontanée, qui pourrait être fausse, mais au vu de ce que nous observons jusqu’ici, il nous faut faire le pari qu’elle ne l’est pas.

Ce que ça implique, c’est qu’il va falloir nous mettre à la tâche au moment où c’est le plus difficile. Il y a beaucoup de travail à faire. Personne ne le fera à notre place. Il va falloir lire, écrire. On ne va plus pouvoir se contenter de discours préconçus. C’est une chance : beaucoup ne s’en contentent déjà plus. Il va falloir faire encore plus. Il va être vital de comprendre ce qu’il nous arrive. Plus encore qu’avant. Faire un peu plus pour l’intelligence.

En 1998, dans un article titré “Stopper la montée de l’insignifiance”, Cornélius Castoriadis mettait en mots la situation dans laquelle nous n’avons pas cessé d’être :

L’éducation devrait être beaucoup plus axée vers la chose commune. Il faudrait comprendre les mécanismes de l’économie, de la société, de la politique, etc. Les enfants s’ennuient en apprenant l’histoire alors que c’est passionnant. Il faudrait enseigner une véritable anatomie de la société contemporaine, comment elle est, comment elle fonctionne. Apprendre à se défendre des croyances, des idéologies.

Aristote a dit : « L’homme est un animal qui désire le savoir. » C’est faux. L’homme est un animal qui désire la croyance, qui désire la certitude d’une croyance, d’où l’emprise des religions, des idéologies politiques. Dans le mouvement ouvrier, au départ, il y avait une attitude très critique. Prenez le deuxième couplet de L’Internationale, le chant de la Commune : « Il n’est pas de Sauveur suprême, ni Dieu – exit la religion – ni César, ni tribun » – exit Lénine !

(…)

Périclès dans le discours aux Athéniens dit : « Nous sommes les seuls chez qui la réflexion n’inhibe pas l’action. » C’est admirable ! Il ajoute : « Les autres, ou bien ils ne réfléchissent pas et ils sont téméraires, ils commettent des absurdités, ou bien, en réfléchissant, ils arrivent à ne rien faire parce qu’ils se disent, il y a le discours et il y a le discours contraire. » Actuellement, on traverse une phase d’inhibition, c’est sûr. Chat échaudé craint l’eau froide. Il ne faut pas de grands discours, il faut des discours vrais.

(…)

La liberté, c’est très difficile. Parce qu’il est très facile de se laisser aller. L’homme est un animal paresseux. Il y a une phrase merveilleuse de Thucydide : « Il faut choisir : se reposer ou être libre. » Et Périclès dit aux Athéniens : « Si vous voulez être libres, il faut travailler. » Vous ne pouvez pas vous reposer. Vous ne pouvez pas vous asseoir devant la télé. Vous n’êtes pas libres quand vous êtes devant la télé. Vous croyez être libres en zappant comme un imbécile, vous n’êtes pas libres, c’est une fausse liberté. La liberté, c’est l’activité. Et la liberté, c’est une activité qui en même temps s’autolimite, c’est- à-dire sait qu’elle peut tout faire mais qu’elle ne doit pas tout faire. C’est cela le grand problème de la démocratie et de l’individualisme.

Il est urgent de se remettre à la tâche, collectivement, et dès à présent.

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