Pourquoi les sociologues étudient-ils des groupes auxquels ils sont étrangers ?

Le cycle de mobilisations autour des identités auquel nous assistons depuis le début des années 2010 a eu pour effet une formulation relativement salutaire d’une remise en cause d’un certain nombre de pratiques, notamment en matière de recherche, concernant le regard et le discours sur les groupes “minoritaires” censés être représentés par ces mouvements. Je me rappelle par exemple une conversation repérée sur un réseau social dans laquelle un sociologue spécialiste des questions de racisme se voyait sommé d’aller “plutôt s’intéresser aux blancs” et de laisser les noirs tranquilles. Fatigue légitime d’être “parlé” par des non-membres ? Certes. Dans la pratique de l’enquête de terrain, en particulier de l’enquête ethnographique, longue et par immersion, les manuels mettent en avant l’importance du malaise sur le terrain, de ces tâtonnements, erreurs, et corrections, marquant l’adaptation du chercheur ou de la chercheuse à un groupe qu’il ou elle ne connaît pas. Ce qui pose la question, complètement légitime, de pourquoi les sociologues s’obstinent à aller étudier des groupes auxquels ils n’appartiennent pas. Les questions politiques en arrière-plan son évidentes : et si les sciences sociales s’obstinaient à “voler” la parole des dominés, à “mettre des mots dans leur bouche”, et à se substituer à ces dominés pour dire leurs conditions de vie à leur place ? Cette formulation fait apparaître l’enquête comme une pratique peu démocratique. Pourquoi, donc, les sociologues passent-ils (et elles) leur temps à investiguer des groupes et des terrains qui leur sont étrangers ? La réponse n’est franchement pas évidente.

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Temps 1 : Les sociologues comme traducteurs

Il faut voir que cette réaction de rejet, ce désir de ne pas être étudié et “disséqué”, et surtout de ne pas se faire “piéger”, ce n’est pas une réaction inhabituelle en recherche en sciences sociales, et les sociologues ont appris ce phénomène tôt dans l’histoire de leur discipline, à travers l’expérience de leur distance avec leurs enquêtés. En mettant à l’écart la question des mauvaises pratiques flagrantes, il reste que le discours sociologique consiste encore dans la plupart des cas à entendre un acteur que personne n’a élu, choisi, appelé ou nommé “dire le réel” d’un groupe. Dans les premiers jours de la science, la sociologie, et notamment la sociologie de la dite “école de Chicago”, s’intéresse très vite à des groupes marginaux en se focalisant sur des “problèmes sociaux”, alors même que les étudiants en sociologie sont encore à l’époque largement issus de catégories privilégiées de la société (hommes, blancs, bourgeois, etc.), quand bien même cette isolation est très relative (les femmes, les noirs, les pauvres n’ont pas attendu qu’on leur “donne” leur place dans les sciences sociales pour la prendre). Dès lors les sociologues sont au départ des gens qui ont tendance à s’intéresser à des choses qu’ils ne connaissent pas de première main, ou plutôt qu’ils ne connaissaient pas de première main avant de les étudier.

Cette situation n’est pas sans sa part de grotesque. Dans son livre Les ficelles du métier, Howard Becker raconte une blague qui reste généralement dans la mémoire de ses lecteurs : il explique comment certains sociologues ont dépensé des sommes considérables pour effectuer des recherches sur la prostitution, pour découvrir des faits que le premier chauffeur de taxi travaillant dans le quartier en question aurait été capable de formuler (pour ne pas parler des prostituées elles-mêmes). Chez Becker cette anecdote sert à justifier une approche se focalisant sur les connaissances de acteurs, mais elle témoigne d’autre chose. Le problème est que les chauffeurs de taxi (et à plus forte raison les prostituées) n’écrivent pas de livres sur le sujet et ne portent pas leurs connaissances quotidiennes dans l’espace public. Ici, on a déjà une première réponse à la question, qui est celle d’un certain nombre de sociologues (dont votre serviteur) : les sociologues ne servent pas à révéler des choses cachées, ou très peu. La réalité sociale est, en fait, assez rarement “cachée” à ceux qui la vivent. Ils peuvent ne pas se rendre compte que leur comportement n’est pas évident, ils peuvent se trouver dans une certaine dimension d’abstraction vis-à-vis de leur propre situation (c’est le principe de l’illusio de Bourdieu : les relations sociales ne fonctionnent que parce que les acteurs ignorent leur caractère arbitraire), mais pour l’essentiel les acteurs sociaux ne sont pas débiles. Allez dans un quartier populaire dire aux gens qu’ils sont relégués de façon urbaine parce que les autres groupes ont employé la moindre possibilité de fuite des quartiers populaires par leurs trajectoires résidentielles (la thèse d’Eric Maurin dans Le ghetto français, les gens hausseront probablement les épaules en vous disant qu’ils l’ont vécu et que vous ne leur apprenez rien. Au mieux, vous aurez mis un discours cohérent sur quelque chose que les gens connaissent déjà par intuition ou par morceaux de théorie qu’ils auront formé eux-mêmes. Attention, mon propos n’est pas l’exaltation de la connaissance directe des acteurs uniquement et entièrement, cette forme un peu populiste d’ethnométhodologie n’est pas ma tasse de thé. Il n’y a pas d’idiot culturel, il reste qu’il y a des rapports situés à la connaissance (on y reviendra). Ici mon but est de dire autre chose qui touche au public du discours sociologique. Dans un article de 2011 (“Making sense of one other for another: Ethnography as translation”) Michael Agar définit précisément le raisonnement ethnographique en ceci : traduire des connaissances d’un contexte à un autre. La particularité des chercheurs en sciences sociales serait donc de “traduire” des savoirs acquis dans un certain contexte vers un autre contexte, celui du monde de la recherche.

Peut-on vraiment se rabattre sur cette explication ? En partie seulement : si l’on pense l’enquête par dépaysement (le concept est employé dans le Guide de l’enquête de terrain de Stéphane Beaud et Florence Weber) en termes de diffusion d’une connaissance cloisonnée, alors l’arrivée – et encore une fois elle est bien plus précoce qu’on ne le pense – de chercheurs issus des milieux étudiés devrait inciter effectivement les enquêtes par dépaysement à s’interrompre, en vertu même du bon sens (une fois que les sans-voix ont leur voix, ils n’ont plus besoin de “porte-paroles”). Néanmoins l’argument continue d’avoir une certaine valeur : lorsqu’une question scientifique est posée, elle l’est toujours sur la base d’une revue de la littérature et du fait qu’apparemment elle n’a pas encore été posée. Dès lors, l’absence d’enquête passée ou en cours tend à indiquer que personne ne parle du sujet en question, et que dès lors, il est légitime à traiter. La posture devient, évidemment, bien moins légitime lorsque se pose la question du surinvestissement scientifique (mais là, la question à poser serait peut-être davantage la légitimité de conduire une énième enquête sur l’islam et l’intégration en banlieue que de savoir qui la conduit).

Temps 2 : Nature de la connaissance sociale

Une autre source d’explication de la légitimité à travailler sur des groupes étrangers est généralement plus difficile à présenter de façon à ne pas blesser, aussi avant de la présenter il est nécessaire de faire une petite spécification sur la nature de la connaissance du monde social. Puisque ce sujet est un sujet de débat, je vais devoir dévoiler à la fois mon jeu et mon parti pris théorique en parlant ici : je parle du point de vue de l’interactionnisme symbolique. Néanmoins je peux constater que ce que je vais énoncer a été formulé par d’autres traditions scientifiques sous d’autres termes. Bref.

Quand nous abordons le monde social, celui-ci ne s’offre pas directement à nous. Il est l’objet d’une médiation essentielle, que l’on peut schématiquement associer à l’habitude : les individus sociaux sont socialisés, ils ont appris à réagir dans des situations typiques, et tendent à reproduire ces réactions qu’ils ont intégrées. Là encore, Howard Becker nous offre un très bon exemple : supposons qu’une personne se propose de se rendre dans un endroit inconnu (Becker prend l’exemple d’un quartier populaire italien dans les Etats-Unis des années 60). Avant même d’envisager sa visite, la personne est capable de mobiliser un certain nombre d’images mentales formulées en avance – de prénotions – lui permettant presque de faire une description assez précise du lieu sans jamais en avoir fait l’expérience (dans le cas du quartier d’Howard Becker, on imaginera des familles assez nombreuses, une odeur d’aromates et d’ail liée à la façon de faire la cuisine, des groupes de jeunes vaquant dans les rues à des activités diverses, etc etc). Tout cela est de l’ordre du préjugé et la connaissance du monde social se fait dans un aller-retour entre ce préjugé et la réalité observable (lire La construction sociale de la réalité si ça vous intéresse). Pour les chercheurs s’ajoute une autre “couche” de préjugés, les “images mentales scientifiques” : on supposera, par exemple, des liens de sociabilité mécaniques, ou une faible conscience de classe, des phénomènes de solidarité familiale et des stratégies d’investissement de l’espace. Le projet d’une enquête est de confronter ces images à l’observable pour réformer les premières.

Ici, l’argument pourrait être que précisément, un chercheur issu du groupe ou de l’espace étudié serait plus à même de connaître ce groupe ou cet espace, et donc moins soumis à ses images mentales. C’est en partie vrai, mais également en partie faux : une partie du processus d’acculturation du chercheur consiste précisément à apprendre “ce qui va de soi” dans un groupe, étant entendu que “ce qui va de soi”, eh bien ça ne va jamais entièrement de soi (pensons aux normes de politesse, par exemple). A titre d’exemple, je vais me rabattre sur mon propre terrain : l’une des découvertes de ma thèse, ça a été d’aller poser à des activistes locaux la question de la portée politique de leur action. Cette question était généralement perçue comme littéralement débile, et plusieurs personnes s’en sont ouvertement agacés. Néanmoins, il s’est par la suite avéré que non seulement les organisations dans lesquelles ces personnes agissaient n’étaient pas si apolitiques que ça, mais que pour une autre partie des activistes, auxquels je n’avais jusqu’alors pas eu accès, c’était même tout le contraire. Bien entendu cette découverte assez sommaire aurait parfaitement pu être faite par un chercheur ou une chercheuse local ou locale (d’ailleurs en évoquant ce phénomène avec des chercheurs et chercheuses palestiniens il s’est avéré qu’ils et elles faisaient le même constat dans leurs propres travaux, comme quoi). Mais le fait de ne pas aborder la question étant un des éléments qui fait tenir ce groupe, le risque aurait été fort non seulement que la question fasse l’objet d’un rejet, mais en plus que ce chercheur ou cette chercheuse, prenant pour “allant de soi” que l’association ne s’occupait pas de politique, ne songe pas à la poser (cela ne l’aurait pas empêché ou empêchée de faire un travail on ne peut plus intéressant). Mon argument ici est de dire que non seulement être dans un groupe implique une certaine part d’ignorance de ce qu’il s’y passe (non pas à cause de la bêtise des gens, mais parce que leur statut d’acteurs leur imposent d’abord de vivre dans le groupe durablement), mais qu’en outre, il est des situations où l’on parle plus directement à un étranger qu’à un local (pensez, par exemple, à la révélation de problèmes, ou d’informations qui vaudraient une ostracisation au sein du groupe). Du point de vue du chercheur, Beaud et Weber insistent bien sur le fait que l’enquête par distanciation (travailler sur son propre groupe) est précisément plus difficile que l’enquête par dépaysement, parce que les préjugés dont il s’agira de se distancier son ceux qui sont par ailleurs nécessaires à la vie quotidienne du chercheur.

Cette remarque s’étend par ailleurs complètement quand on aborde le sujet de façon inversée : supposons, dans le champ des études de genre, qu’un homme hétérosexuel s’intéresserait à la question des sexualités masculines et hétérosexuelles et engagerait une série d’entretiens sur ce thème. Rien ne dit qu’un grand nombre de questions, concernant une identité qui se construit de façon très fermée et autour d’une certaine crainte, trouveraient réponse pour ce chercheur, mettons en ce qui concerne les moments de sociabilité homoérotique qui peuvent marquer la constitution d’un groupe de jeunes hommes hétérosexuels. Il est même probable qu’il ne les verrait pas, ces formes de sociabilité étant généralement peu évoquées en termes de sexualité. Ainsi, ce n’est pas les dominés qui sont aveugles, ce sont les acteurs sociaux qui ont un regard toujours situé, et donc nécessairement partiel, du monde social dans lequel ils se trouvent.

Temps 3 : Appartenance/non-appartenance à un groupe

Dans un article datant de 2001 (“L’expérience d’une jeune chercheuse en ‘milieu extrême’ : une enquête au Front National”), Magali Boumaza décrit les techniques d’enquête lui ayant permis, en tant que sociologue, jeune, musulmane, arabe et de gauche d’intégrer un groupe du Front National et d’enquêter dessus, malgré une identité a priori tout à fait contraire à celle acceptée par cette structure. L’intérêt de cet article est la façon dont il montre comment se négocie une identité sur le terrain, car la chercheuse n’a pas pratiqué l’enquête de façon “cachée” : non seulement elle n’a pas menti, mais elle s’est identifiée comme chercheuse. Elle montre comment elle a réussit soit à mettre en avant des identités plus acceptées (son prénom non-arabe, par exemple), soit à détourner un label négatif (comme celui de son passé de militante de gauche) en label positif (à travers la solidarité qui se construit entre militants ayant “passé par le feu” de l’activisme au quotidien, que vivent ses enquêtés). Une expérience similaire est régulièrement rappelée autour de l’étude de William E. B. Du Bois, grand sociologue afro-américain et premier enquêteur de terrain à se rendre dans les ghettos de Philadelphie (pour ce qui deviendra The Philadelphia Negro, qui est non-seulement l’une des premières études de sociologie sur la communauté noire mais une des premières études de sociologie moderne tout court, confirmant encore une fois que les dominés n’ont pas attendu qu’on leur donne leur place en sciences sociales pour la prendre). Du Bois s’est heurté dans son enquête au fait que, contrairement à ce qu’il attendait, sa couleur de peau ne le servait pas tant que ça, tandis que son statut d’étudiant était particulièrement repéré par ses enquêtés, le mettant à distance d’eux : il n’avait pas pris en compte le fait que le groupe des “noirs” se distinguait en plusieurs catégories opposées, en l’occurrence les noirs des classes populaires reléguées dans des ghettos, et ceux des classes moyennes et supérieures vivant hors de ces ghettos et accédant à l’éducation supérieure. Dans un article revenant sur cette expérience, Du Bois témoigne avec une incroyable franchise des conditions de son enquête :

Ca a été un travail difficile, mais je le terminai au printemps 1898 et il fut publié un an plus tard, sous les auspices de l’université, sous le titre The Philadelphia Negro, une somme impressionnante de près de mille pages. Mais l’enseignement principal fut pour moi le fait, après des années, que j’avais compris ce que je voulais faire, dans ce programme de vie qui était le mien, et comment le faire. Et avant tout, je devins douloureusement conscient que le fait de s’être contenté de naître dans un groupe ne dote pas nécessairement une personne d’un savoir complet sur ce même groupe. (My evolving program for Negro freedom, 1944, c’est moi qui souligne)

Appartenir à un groupe n’est jamais quelque chose d’évident, en somme, parce que précisément appartenir à un groupe social ne va pas de soi. Les groupes sociaux sont traversés de divisions, de sous-groupes, de hiérarchies, de conflits, de luttes, et se recoupent avec d’autres groupes. C’est en cela que la question de la socialisation et de l’acculturation, ces “apprentissages des codes implicites” sont essentiels dans le domaine des sciences sociales. Dans le cas des études palestiniennes, que je connais parce que c’est mon objet, plusieurs enquêtés m’ont fait l’éloge de chercheurs et chercheuses “plus palestiniens que la plupart d’entre nous” (ce qui est entièrement de la flatterie, évidemment), précisément parce qu’ayant très bien négocié leur entrée dans ce terrain, ayant su poser les bonnes questions, prendre le temps nécessaire et contribuer aux activités utiles, leur valant d’être reconnus dans le groupe, une légitimité que d’autres chercheurs, pourtant Palestiniens, n’ont pas pu revendiquer à cause précisément de leur intégration au groupe des réfugiés. Ce phénomène est décrit par Beaud et Weber, mais aussi et surtout par Jean-Pierre Olivier de Sardan (La rigueur du qualitatif) sous le nom d’encliquage, c’est-à-dire l’intégration d’un chercheur ou d’une chercheuse à une des cliques qui composent le groupe auquel il ou elle s’intéresse. Être sociologue et enquêter, c’est devenir membre du groupe, et devenir membre du groupe, c’est voir que “le groupe” n’est pas si homogène que ça. Dans un texte de Harvey Molotch intitulé “Going Out”, l’auteur explique ce phénomène en ces termes :

Ca demande de l’audace, d’aller traîner sur un espace d’enquête étrange (son propre groupe de thérapie collective, sa propre copropriété, ou son propre mouvement social, c’est déjà un début). C’est courageux, d’aller interviewer des gens (arrogant, à ce qu’on nous dit maintenant), en particulier ceux qui vivent un mode de vie différent du nôtre, que ce soit parce qu’ils n’ont pas les marques de l’identité de la classe moyenne, ou qu’ils ont les ornements de la richesse et du pouvoir.

Et ce courage est encore plus grand, évidemment, quand il s’agit de remettre en question des identités et des appartenances auxquelles on est déjà attaché ou attachée. Un groupe est toujours hiérarchisé, toujours structuré. Il y a toujours des “bandes” en son sein. Il n’est pas acquis qu’appartenir à l’avance à une de ces “bandes”, tout en étant membre du groupe, rende l’accès ou la compréhension plus facile que de ne pas y appartenir en avance. Dans son essai Behind many masks, l’anthropologue Gerald Berreman montre bien comment le fait de travailler avec un traducteur de la même religion, puis d’une autre religion que les enquêtés a aidé à obtenir un détail plus accentué des points de vues des dominés au sein du village qu’il étudiait, parce que ce statut d’outsider les rassurait. Il n’y a, là encore, pas de loi d’airain de la méthode en matière d’enquête, tout est affaire de situations, de moments, de personnes, de sensibilité.

Temps 4 + conclusion : La recherche en sciences sociales est une expérience collective

En somme, le fait que des sociologues travaillent sur des terrain éloignés, comme proches, d’eux-mêmes est encore largement explicable scientifiquement : à l’intérieur de la discipline, notre expérience collective de l’enquête nous montre que ça marche et que ça ne produit pas nécessairement de résultats plus biaisés, dans un cas comme dans l’autre. Encore faut-il, précision nécessaire, se demander comment marche l’explication en sociologie. Howard Becker a très bien posé la question dans une communication en 1969 sobrement intitulée “Pour qui roulons-nous ?” (“Who do we stand for?”). Son argument était sensiblement celui-ci : il n’existe pas de sociologie “objective”. Toute sociologie – toute science sociale – représente des points de vue, et une sociologie efficace est forcément du côté des marginaux, parce qu’elle “brosse la société contre le sens du poil”, en remettant en cause ce qui va de soi, qui est souvent une domination. A ce titre il ne faut pas non plus oublier le risque d’un culturalisme mal employé : dans “Au nom des ‘vrais Africains’, les élites scolarisées de l’Afrique coloniale face à l’anthropologie (1930 – 1950)”, Benoît de l’Estoile montre bien comment la volonté (un peu naïve) des anthropologues de montrer la “vraie identité” des Africains a surtout servi les intérêts d’une certaine élite traditionnelle qui, s’appuyant sur la naturalisation de traits culturels remis en question, ont pu asseoir un pouvoir face à des groupes plus marginaux :

Ce qu’on s’est efforcé d’atteindre ici, c’est donc non pas l’impossible restitution d’un authentique « regard africain » sur les colonisateurs, mais plutôt une mise en perspective du regard de certains groupes colonisés sur la représentation que produisaient sur eux certains groupes colonisateurs. Ce qui apparaît dans ce jeu de miroirs, c’est précisément le caractère problématique de la construction des « Africains » en tant qu’objets de « représentation » et que sujets représentants. Ce qui est en jeu dans le conflit entre anthropologues et Africains scolarisés, c’est le monopole de la représentation légitime de la « nature » et des « besoins » authentiques des populations indigènes, c’est-à-dire à la fois de la compétence à « dire la vérité » et du droit de parler en tant que porte-parole – c’est-à-dire une lutte politique.

Enfin, il faut prendre en compte que le développement du savoir en sciences sociales n’est jamais une entreprise solitaire, loin s’en faut. C’est au contraire une multiplication des regards qui permet son développement. Les chercheurs et chercheuses issus et issues de groupes dominés n’ont pas attendu qu’on leur laisse la place, ils et elles l’ont prise sans demander l’avis de personne, et ils et elles ont très bien fait. Les études croisées, mais également les méthodes participatives, se sont énormément développés en matière d’enquête de terrain ces dernières années (un exemple splendide étant le très beau livre de Stéphane Beaud et Younès Amrani, Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue).

L’objet politique des sciences sociales, s’il existe, est de donner aux dominés les armes pour penser leur situation (ce que Pierre Bourdieu résumait dans sa fameuse formule sur la sociologie comme “sport de combat”). Il est donc restreint de considérer la question du rapport à l’objet et au groupe étudié sous un strict rapport de description de soi. De même qu’il serait injuste de restreindre les groupes dominés à eux-mêmes, par ailleurs : dans un film splendide de Jean Rouch, Petit à petit, le réalisateur s’amuse à renverser la loupe de l’anthropologue, laissant son personnage arrêter des Parisiens pour prendre la mesure de leur crâne et décrire dans le détail leurs mœurs exotiques ou se lancer dans de grandes descriptions de leurs étranges mœurs tribales consistant à aller “prendre le bon air” le samedi malgré le mauvais temps (regardez ce film, il est génial). Le renversement est moins saugrenu qu’il n’y paraît en ce qu’il illustre la relation de pouvoir implicite à toute étude. Encourager – et ils et elles le font déjà, il n’y a qu’à penser à l’exemple de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ou le plus récent Voyage de classes : des étudiants de Seine Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers – les sociologues issus de groupes dominés à étudier les groupes dominants, qu’à décourager tous les sociologues à s’intéresser à ceux qui ne sont pas soi, une curiosité qui est, après tout, au coeur de nos disciplines.

Post-scriptum à ton attention, Ô militant ou militante en colère : Bien entendu, tout ceci étant dit, tu as le droit de ne pas aimer ce qu’a écrit un chercheur ou une chercheuse sur ton expérience. Tu as le droit de ne pas être d’accord. Tu as le droit de le contester. Si le chercheur ou la chercheuse est sérieux ou sérieuse, il ou elle en tiendra compte. Nous ne visons pas à nous mettre à ta place. Mieux : tu devrais avoir toute la place disponible pour le dire. Prends-la. Dis ton expérience sociale. Sers-toi des armes que la sociologie te donne, même contre les sociologues. Fais-toi chercheur. Aie ton mot à dire.

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7 thoughts on “Pourquoi les sociologues étudient-ils des groupes auxquels ils sont étrangers ?

  1. Merci pour cet article, il est vraiment intéressant et j’en partage la plupart des analyses ! Je suis dans un cursus de sciences sociales (plutôt interdisciplinaire), et je me pose pas mal de questions d’ordre éthique… les chercheurs qui nous présentent leurs travaux depuis le début de l’année sont pour beaucoup ethnologues et ont généralement travaillé avec des populations auxquelles ils n’appartiennent pas. Ca se complique encore quand ce sont ces populations même qui ont demandé à collaborer avec des instituts de recherche… dans tous les cas c’est indispensable de mener une telle réflexion pendant son cursus, et c’est trop peu fait.

    1. Bonjour. Merci pour votre commentaire.
      Très rapidement – et cette réponse vise aussi à couvrir votre autre commentaire – je suis d’abord en total accord avec ce que vous dites sur le manque de réflexion éthique. Et la multiplication de procédures formelles tend à encore appauvrir cette réflexion sur les bonnes pratiques de la recherche. Je crois que c’est un sujet absolument essentiel en matière de recherche que d’avoir des réponses pratiques et actives à ces sujets, et de ne pas tomber dans les risques des “formulaires de consentement” ou des “panels d’éthique”, qui font croire aux chercheurs que leurs pratiques sont bonnes mais les aveuglent sur énormément de choses. C’est un peu dans le cadre de cette réflexion que j’avais écrit cette note.
      Sur les militants qui refusent les entrées sur le terrain, il y a beaucoup de choses à prendre en compte : d’abord le fait que toute personne, quel que soit son groupe, a le droit de refuser de faire l’objet d’une enquête. Je pense qu’on s’imagine généralement assez mal ce que ça implique de faire l’objet d’une enquête, en particulier qualitative, où on va se retrouver “questionné” sur des choses qui font partie de notre identité, vont de soi pour nous, ou font l’objet d’un conflit. C’est très intrusif et, si c’est mal fait, ça peut être extrêmement violent. Par ailleurs, je pense qu’il n’y a pas d’enquête qui ne fasse l’objet d’un refus de terrain. Parfois il vaut mieux un bon refus qu’un mauvais entretien, ça nous en apprend plus sur le champ qu’on étudie. Et enfin, il faut savoir aussi penser ces sujets sociologiquement : quand un militant refuse un entretien parce que ce n’est pas à un chercheur externe de parler du groupe, peut être qu’on a ici affaire à une modalité de constitution du groupe, peut être qu’on a affaire à un conflit pour s’accaparer le monopole du discours légitime, peut être qu’il y a derrière cela un conflit qu’on ne voit pas de l’extérieur concernant les rapports du groupe aux autres, aux médias par exemple, qui sait peut être qu’on a affaire à un conflit dans le champ de la recherche, qu’on est en train de “marcher sur les plates-bandes” de quelqu’un sans le savoir (les phénomènes de niche ça existe aussi). Bref, il faut avoir l’intelligence de la situation. Moi-même j’ai eu sur mon terrain des refus d’entretiens qui faisaient partie d’une stratégie militante, par exemple. Et puis enfin, il faut toujours penser l’accès au terrain en termes d’individus et de cliques : un acteur qui refuse de vous parler n’est a priori pas plus légitime à décréter que vous n’avez pas à parler à ce groupe qu’un acteur qui veut vous parler. Même si ça reste le droit absolu d’une personne de refuser de faire l’objet d’une investigation, et que c’est aussi important de défendre ce droit que de penser aux méthodes que l’on emploie pour faire parler les gens de leurs pratiques.

  2. Je me suis d’ailleurs pris un petit électrochoc à ce sujet qui a donné lieu à un article sur mon blog, après avoir lu un témoignage assez vif d’une militante transgenre, qui demandait noir sur blanc aux chercheurs de foutre la paix aux personnes trans et de laisser les personnes concernées mener les recherches si elles étaient nécessaires…

  3. C’est intéressant comme analyse ! Par contre, quid d’une sociologie “de l’altérité” vraiment en dehors des logiques de domination ? Pensez-vous que c’est possible — ou plutôt, qu’il est pertinent de décrire certaines réalités sociales par d’autres prismes idéologiques ? Dans ce cas l’identité extérieure du chercheur prend peut-être sa source dans d’autres motivations, et passe par d’autres processus ? Je demande…

    1. Merci de votre commentaire. Je ne suis pas sûr de l’avoir entièrement compris, il se peut que je manque quelques allusions ou un sous-texte.
      Pour ce qui est des relations de domination, la réponse viendra très différemment selon les sociologues auxquels vous parlerez. Certains privilégieront, dans la continuité de Bourdieu, une approche par les capitaux ou par les dispositions, qui associent très fortement la domination avec les “manières d’être inculquées” aux acteurs ; d’autres, à la suite de Crozier, prendront une approche bien plus “stratégique”, en mettant en avant l’importance des inégalités d’information et des hiérarchies informelles ; d’autres encore vous parleront de domination essentiellement en termes de biopolitique, c’est-à-dire en mettant en avant un certain gouvernement des corps par l’Etat ; et d’autres vous parleront davantage de logiques de situation, de capacité à définir l’interprétation “juste” d’une situation donnée (évidemment tout ça se recoupe et j’ai oublié plein de nuances dans les théories de la domination). Mais je crois que même le sociologue le plus pluraliste du monde est obligé de penser la domination, même sous une forme très anti-critique (je fais ici l’exception de Michel M. et de ses amis, qui essaient désespérément et sans succès de construire une sociologie sans pouvoir et sans domination, mais en même temps c’est pas vraiment des sociologues – et dès qu’ils se confrontent aux faits le réel réapparaît sous leurs yeux et leurs plumes sans que ça les choque).

      Dans les faits, pour ce qui est de l’enquête de terrain et de la méthodologie, on fonctionne un peu sur tout ça, et je pense que le terrain apprend à voir la dimension vraiment situationnelle de la question de la domination. Mais on s’y confronte ne serait-ce que dans notre approche première du terrain : la question de comment on y entre (et il y a toujours des gardiens dont on “dépend”).
      Donc, une approche du terrain qui ferait l’abstraction de la domination, je pense que ça n’existe franchement pas. Mais ça va de soi que la domination n’est pas un fait social total, il y a des objets sociologiques qui font l’économie d’une sociologie de la domination (c’est un des enjeux de la sociologie de Laurent Thévenot, dans un sens, de s’y intéresser).

      Voilà je sais pas si ça vous répond, a priori pas trop je crois, mais vous pouvez me corriger dans la façon dont je n’ai pas compris la question.

  4. Merci ces quelques références que je ne connaissais pas (je suis tellement mauvais en biblio…).
    Merci aussi pour cette piqûre de rappel. Il est essentiel en effet de (re)poser cette question qui fait le titre du billet. Le terrain a parfois une telle force d’évidence qu’on en vient rapidement à oublier que ce n’est qu’une technique d’enquête parmi d’autres… qu’il faut donc savoir justifier.
    Vraiment, oui, ce titre je l’aime bien vraiment. Il ne serait pas impossible que je le chipe pour en faire un sous-itre d’introduction de thèse… 🙂

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