Le droit à la ville

Le slogan « le droit à la ville » constitue probablement l’une des tartes à la crème les plus diffuses des politiques publiques françaises. Depuis le développement d’une politique de la ville en partie inspirée par l’auteur de l’essai du même nom, Henri Lefebvre, la notion de « droit à la ville » a été ressassée encore et encore jusqu’à en perdre tout sens. Affirmer la volonté d’établir le droit à la ville est devenu pour n’importe quel acteur politique local une bonne formule permettant de cacher un ensemble de mesures politiques n’ayant absolument aucune commune mesure avec le programme qui se dégage de l’essai fondateur de Lefebvre, paru en 1968, mesures politiques paradoxalement déjà remises en cause par Lefebvre dès cet essai. Peu connu, le texte de Lefebvre a pourtant eu une influence non-négligeable. Dans la troisième édition de l’essai chez Anthropos, Rémi Hess souligne la concordance historique entre la parution en mars 68 du DAV et les manifestations qui formèrent la « révolution étudiante » de mai 68. S’il ne fait pas – contrairement à certains mauvais relecteurs de mai 68 – d’Henri Lefebvre « l’autre pensée 68 » ou du DAV « le livre qui a causé mai 68 », Rémi Hess met davantage en avant le lien entre l’enseignement de Lefebvre et « une agitation depuis fin 1967, et à laquelle Henri Lefebvre n’était pas du tout étranger ! ».

Donc le DAV est un texte important, d’un philosophe-sociologue-historien hétéroclite et essentiel, mais dont le propos apparaît comme dilué dans le double contexte d’une déperdition de l’analyse marxiste, notamment en matière d’études urbaines, et du fait que le slogan a malheureusement été victime de son succès. Face au vidage conceptuel total dont a souffert le concept, une réponse possible est de revenir au texte, pour en dégager les intérêts, lesquels sont à la fois scientifiques et politiques.

Avant de s’atteler à cette tâche il faut néanmoins souligner plusieurs éléments propres au DAV : d’abord, ce n’est pas une somme théorique de la pensée de Lefebvre, mais davantage une bascule entre les deux grands projets de recherche sociologique qui ont fait l’œuvre de sociologue de Lefebvre, la critique de la vie quotidienne d’une part, et la critique de l’espace de l’autre. Le livre paraît après son étude de sociologie rurale sur la vallée de Campan, en 1963, et avant ce qui forma à proprement parler la somme théorique de son étude de l’espace, La production de l’espace. Le DAV est davantage l’esquisse d’un projet de recherches, donc, qu’une proposition de « pensée de la ville » complète et finie. Henri Lefebvre exprime clairement, dans son introduction, son désamour des systèmes théoriques complets : « [T]out système tend à clore la réflexion, à fermer l’horizon. Cet écrit veut briser les systèmes, non pour leur substituer un autre système mais pour ouvrir la pensée et l’action vers des possibilités en montrant l’horizon et la route » (DAV, « Avertissement »). Lefebvre est, c’est le moins qu’on puisse dire, un auteur difficile à appréhender, et un certain nombre de remarques préalables s’imposent afin de ne pas tomber dans la confusion.

Henri_Lefebvre_1971

Henri Lefebvre hors la mode

Prenons d’abord le parti de ne parler que du Droit à la Ville. Cet exercice, complètement artificiel, a l’avantage de nous permettre de considérer le texte, rien que le texte, et juste le texte, sans notamment tomber dans la téléologie qui consisterait à relire le DAV à l’aune d’Espace et politique et de La production de l’espace. Il a un autre avantage, purement tactique : Henri Lefebvre a publié 68 essais de 1925 à 1991, sans compter ses contributions sous d’autres formes. Même en se restreignant purement au travail de Lefebvre sur la ville, il faudrait commenter une dizaine d’ouvrages, s’étendant sur dix ans, d’approches diverses. Cette entreprise est beaucoup trop ambitieuse pour une note de blog. Pour ceux et celles qui sont intéressés à la suite de la lecture de cette note, je mettrai donc une petite liste d’ouvrages, d’Henri Lefebvre ou non, qui permettent de prolonger la lecture.

Ceci dit, il faut dire un mot, même bref, de l’auteur de l’ouvrage, car sa spécificité dans le champ des sciences sociales, et notamment son refus de céder aux « sciences parcellaires », compte dans sa façon d’aborder son sujet. Henri Lefebvre, donc, se situe au croisement entre la sociologie, la philosophie, l’histoire, l’histoire de l’art, et la géographie, conduisant des chercheurs de l’ensemble de ces disciplines à se revendiquer de sa filiation, ainsi, plus surprenant (et la raison de cette surprise apparaîtra dans le descriptif du texte), que des urbanistes. Henri Lefebvre est un chercheur qui a perdu de sa popularité en France dans les années 80, au bénéfice de la montée d’approches compréhensives et cherchant à se défaire des cadres de l’analyse marxiste en matière d’études urbaines. Il a néanmoins maintenu un groupe de lecteurs et de « disciples » formés à Nanterre et, surtout, connu dans le cadre des développements de la géographie humaine sociale dans les années 80 un renouveau très important dans le monde anglo-saxon, à travers des reprises inspirées à la fois par le « postmodernisme » et l’analyse de classes (si, c’est possible). On trouve donc fortement sa trace chez Edward Soja, Doreen Massey, Derek Gregory, mais surtout Don Mitchell et David Harvey – à travers deux approches d’ailleurs extrêmement différentes. Au-delà de la sphère purement scientifique, l’influence de Lefebvre est bien plus large, puisqu’on peut plus ou moins rattacher l’ensemble de la question urbaine à son œuvre, non pas en termes de contenus, mais au moins en termes de problèmes : en exagérant un peu, on peut dire que, que vous vous demandiez pourquoi les immigrés et les pauvres sont relégués dans les banlieues, que vous pensiez à des projets de rénovation urbaine, que vous critiquiez la résidentialisation ou les résidences surveillées, ou que vous vouliez participer à une opération de participation locale, vous êtes de près ou de loin rattachés à une des questions soulevées dans le DAV. Plus largement, Henri Lefebvre est l’homme qui a donné du grain à moudre à la pensée existentialiste (certains disent même que Sartre n’a fait que reprendre des concepts développés par Lefebvre dans sa Critique de la raison dialectique), c’est l’homme qui a formalisé la critique marxiste du stalinisme (dès 1940 !), c’est aussi le chercheur qui a produit une critique du pouvoir hitlérien en 1938. Plus tard, Lefebvre devient également la première référence des situationnistes, puis un penseur de la gauche après le déclin de l’URSS. Oui, il est aussi important que ça.

Cette situation relègue Lefebvre dans une situation paradoxale : l’un des penseurs français les plus influents et les plus riches conceptuellement, notamment au travers de sa volonté de repenser le raisonnement dialectique, il est également l’un des moins lus, du fait de sa trivialisation – il est souvent renvoyé à une « vulgaire imposition de la lutte des classes sur la ville » – et du déclin récent du raisonnement marxiste. Ce qui nous conduit à un dernier problème : se confronter en 2015 à l’écriture d’Henri Lefebvre, c’est se confronter à un vocabulaire, à une langue, que l’on ne parle plus et que l’on n’a pas appris à parler, celle du matérialisme dialectique et du marxisme, qui vont bien plus loin que la simple acceptation d’une analyse en termes de luttes des classes. C’est une langue difficile à apprendre, aux concepts et aux raisonnements qui nous paraissent obsolètes et obscurs par moment, et qui fonctionne selon un étrange rapport d’échelle entre l’analyse de situations très locales (la ville française au XXe siècle, par exemple) et des généralisations conceptuelles radicales. Cette difficulté a incité un certain nombre de lecteurs de Lefebvre à se demander comment lire Lefebvre en le débarrassant de sa « coque » de marxisme. C’est tout bonnement impossible et, pour poursuivre l’analogie, sans la « coque », on est destiné à se rendre compte que le fruit était vide. De là découle le problème présenté plus haut concernant le « vidage » du concept de droit à la ville : le droit à la ville n’est pas une notion existant en soi. Lefebvre n’est pas un marxiste militant à l’origine, et ne découvre pas Marx le penseur à travers les marxistes militants, c’est l’inverse : il a découvert le marxisme du point de vue conceptuel avant tout, et s’en sert donc comme méthode, de façon essentielle. C’est une porte d’entrée dans le cadre d’un programme de réforme complète de la société, qui se propose d’entrer par une médiation particulière des relations sociales, l’espace. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs, commençons à regarder le contenu du texte.

Le texte en question
Le texte en question

De la ville antique à la ville industrielle

Le livre vise, le lecteur l’aura compris, à poser la question de l’urbanisation et, pour être plus spécifique, de la « société urbaine ». Ce que l’auteur entend par ce terme attendra avant d’être spécifié, et il convient d’abord de commencer avec Lefebvre. Le but original de l’auteur est de poser la question du rapport entre la ville et le capitalisme. Constat obligatoire, les deux n’ont rien de lié. Si Lefebvre vit dans une époque où industrialisation, développement des villes et, surtout, urbanisme sont liés, « quand débute l’industrialisation, quand naît le capitalisme concurrentiel avec la bourgeoisie spécifiquement industrielle, la ville a déjà une puissante réalité » (2). Mettant à l’écart une période succédant à la fin de l’Antiquité et voyant un certain déclin de la ville, l’auteur insiste sur une permanence de la domination de cette forme. Mais sa question n’est pas de faire l’histoire de la ville, c’est d’identifier le rapport entre économie, groupes sociaux, et ville. Et, déjà dans les modes de productions pré-capitalistes, la ville est un terrain d’opposition entre groupes, dit l’auteur. Ce qui fait sa spécificité : « [Les dominants] justifient leur privilège devant la communauté en dépensant somptuairement leur fortune : édifices, fondations, palais, embellissements, fêtes », qui font ce que l’auteur appelle « des œuvres » urbaines, et définissent une thèse au cœur du livre : « la ville et la réalité urbaine relèvent de la valeur d’usage. La valeur d’échange, la généralisation de la marchandise par l’industrialisation tendent à détruire en se la subordonnant la ville et la réalité urbaine » (4).

On en a déjà beaucoup dit, jusqu’ici. Pour clarifier les choses, ce que dit Lefebvre, c’est que la ville est, déjà au Moyen-Âge et dans la Renaissance, un investissement, qui a pour particularité de ne pas être productif. Les villes anciennes sont les lieux d’accumulation du capital, mais cette accumulation est employée non pas pour produire davantage de capital, mais pour se légitimer en développant un sens urbain concrétisé matériellement par les objets qui constituent la ville. Déjà, Lefebvre ne pense pas en termes d’un pouvoir surplombant et planificateur, mais d’une somme d’acteurs qui, sans se concerter, agissent dans le même sens (le principe de l’esprit de classe, explique Lefebvre plus loin dans le livre). Pour illustrer cette idée, on peut penser à la légende des tours de San Giminiano (dont je laisse le soin aux historiens de confirmer ou contredire la véracité) : un ensemble de 75 tours, construites dans une ville de taille moyenne, dans le contexte du conflit entre Guelfes et Gibelins. Ces tours n’ont à proprement parler de rôle dans l’accumulation de richesse, mais illustrent l’appropriation par les groupes d’une ville, et créent une valeur d’usage de cette ville, son identité propre.

Ce que se demande Lefebvre, c’est ce qu’il arrive quand le mode de production capitaliste se développe, et la façon dont ce phénomène de développement d’une ville marquée par la valeur d’usage change. Comme Lefebvre le rappelle le capitalisme est avant tout un triomphe non pas de la valeur, mais du développement de la valeur d’usage, du « monde de la marchandise ». Pourtant la ville a, pour le fonctionnement de l’économie capitaliste, un intérêt certain, puisqu’elle permet de rassembler des moyens de production sur un espace restreint (6). « L’industrie », insiste Lefebvre, « peut se passer de la ville ancienne […] Cependant, là où préexiste un réseau de villes anciennes, l’industrie l’assaille » (6), et par encore une fois un jeu économique, la réforme. L’un des effets principaux consiste précisément à transformer cet usage en valeur d’échange : le noyau urbain lui-même, quand il existe encore, devient un produit de consommation (10) (repensons ici aux tours de San Giminiano). La ville fait donc, au début du développement du capitalisme, l’objet de deux phénomènes conjoints, industrialisation, c’est-à-dire le développement et la massification d’une économie industrialisée, et urbanisation, c’est-à-dire l’avènement d’une ville n’ayant plus comme support principal la valeur d’usage, mais la valeur d’échange. Lefebvre procède donc à une distinction entre « la ville, réalité présente, immédiate, pratico-sensible, architecturale – et d’autre part l’urbain, réalité sociale composée de rapports à concevoir, à construire ou reconstruire par la pensée » (47). L’urbanisation, ensuite, s’étend au reste de la vie, car, insiste Lefebvre, ce rapport urbain porte en lui des préoccupations, des modes de vie, des façons d’agir, qui ne sont pas restreints à l’espace des villes : « Portées par le tissu urbain, la société et la vie urbaines pénètrent les campagnes. Une telle façon de vivre comporte des systèmes d’objets et des systèmes de valeurs », comme l’électricité, les services, la télévision, des façons de cuisiner ou de travailler, mais aussi des costumes, idées, préoccupations et des goûts. L’urbanisation marque donc une « explosion » de l’urbain, en ce sens que celui-ci devient le mode de vie principal, même pour ceux qui ne vivent pas en ville (et qui représentent encore 30% de la population au moment où le livre paraît, la France étant en train de clore son troisième exode rural).

Le plan Voisin, projet de réforme de Paris conçu par Le Corbusier, jamais réalisé.
Le plan Voisin, projet de réforme de Paris conçu par Le Corbusier, jamais réalisé.

Villes et lutte des classes

Certes, tout cela est bien beau, mais ça ne fait pas la spécificité de l’ouvrage et ne le distingue guère des tableaux classiques de l’urbanisation dressés jusque-là. Lefebvre en est conscient, et avertit son lecteur : « Cette tentative d’analyse pourrait laisser croire qu’il s’agit d’un processus naturel, sans intentions, sans volontés. Or, il y a bien quelque chose de tel, et cependant cette vision serait tronquée. Dans un tel processus interviennent activement, volontairement, des classes ou des fractions de classes dirigeantes, possédant le capital (les moyens de production) et gérant non seulement l’emploi économique du capital et les investissements productifs, mais la société entière, avec l’emploi d’une partie des richesses produites dans « la culture », l’art, la connaissance, l’idéologie » (11). Lefebvre se donne donc pour objectif de mettre en lumière les liens entre ville, rapports de production, rapports de classes et idéologie. La ville, explique l’auteur, est une incarnation d’un ordre que l’on peut appeler structural, ou lointain : « Cet ordre lointain se projette dans la réalité pratico-sensible. Il devient visible en s’y écrivant. Dans l’ordre proche et par cet ordre, il persuade, ce qui complète son pouvoir contraignant. […] S’il y a une production de la ville, et des rapports sociaux dans la ville, c’est une production et reproduction d’êtres humains par des êtres humains, plus qu’une production d’objets » (44). La ville – de la même manière que l’espace – n’est pas un tas de béton, de poutres, d’asphalte, de kilos de sucre, de tonnes de pommes de terre et de kilomètres de câbles électriques. Elle existe objectivement, mais davantage à la manière d’un langage, comme institution sociale : « Les rapports sociaux s’atteignent à partir du sensible ; ils ne se réduisent pas à ce monde sensible, et cependant ils ne flottent pas dans l’air, ils ne fuient pas dans la transcendance » (46). La ville est une médiation sociale (et même la principale médiation, parce que l’espace matériel supporte la contradiction, mais cette théorie viendra plus tard chez Lefebvre).

Pour Lefebvre, ces liens se développent et se réalisent dans la seconde moitié du XIXe siècle, face à l’arrivée en grand nombre d’ouvriers à Paris (rappelons-nous que l’analyse de Lefebvre est à la fois générale et située). Les classes populaires sont dangereuses, notamment pour la bourgeoisie : elles sont en cours de formation politique, contrairement aux paysans parcellaires de Karl Marx. « Comme la démocratie urbaine menaçait les privilèges de la nouvelle classe dominante », nous explique l’auteur, « celle-ci l’empêcha de naître. Comment ? En expulsant du centre urbain et de la ville elle-même le prolétariat, en détruisant ‘l’urbanité’ » (13). En découle la réforme urbaine du Baron Haussmann, mais surtout l’apparition d’un nouveau principe, qui marque le développement futur de la ville, « l’habitat », version « appauvrie », réduite à une fonction, de l’habiter. C’est ce principe qui fonde la création des concentrations de populations pauvres dénuées de leur valeur d’usage urbaine que sont les banlieues : « Ecarté des lieux de production disponibles à partir d’un secteur d’habitat pour des entreprises éparses, le prolétariat laissera s’estomper dans sa conscience la capacité créatrice. La conscience urbaine va se dissiper » (15).

La banlieue, pour Lefebvre, est donc une ville contre la ville, c’est-à-dire la ville sans valeur d’usage, sans habiter : « Dans le nouvel ensemble s’instaure l’habitat à l’état pur, somme de contraintes. Le grand ensemble réalise le concept de l’habitat, diraient certains philosophes, en excluant l’habiter : la plasticité de l’espace, le modelage de cet espace. L’appropriation par les groupes et les individus de leurs conditions d’existence. […] Toute la réalité urbaine perceptible (lisible) a disparu : rues, places, monuments, espaces de rencontre. Il n’est pas jusqu’au café (le bistrot) qui n’ait suscité le ressentiment des ‘ensemblistes’, leur goût de l’ascétisme, leur réduction de l’habiter à l’habitat » (17). Cette formule est aujourd’hui quasiment de l’ordre du truisme, mais relativement peu formulée à l’époque, cependant que l’urbanisme brutaliste est encore en pleine vogue, et l’architecture part essentiellement du logement pour aller vers l’habitant, certainement pas l’inverse. Cependant, il ne faut pas prendre la pensée de Lefebvre comme une pensée dénonçant des « complots ». Au contraire, il montre bien, en les comparant, la façon dont ces changements ont été constitués par des acteurs radicalement divers, en distinguant « l’urbanisme des hommes de bonne volonté », « l’urbanisme des administrateurs » et « l’urbanisme des promoteurs ». Ces trois approches sont radicalement différentes, insiste l’auteur, mais se rejoignent sur un point : qu’elles parlent de faire un habitat à l’échelle humaine, comme les premiers, valorisent un discours publicitaire évoquant un mode de vie fictif, comme les derniers, ou visent à rationaliser un urbain chaotique, comme les deuxièmes, toutes ont pour trait principal de se reposer sur une vision formaliste et abstraite de la ville : « Les uns feront entrer dans la pratique et concrétiseront sur le terrain la société de consommation dirigée. […] Cet urbanisme programme une quotidienneté opératrice de satisfactions (notamment pour les femmes acceptantes et participantes). […] D’autres édifieront des centres décisionnels, concentrant les moyens de la puissance […] toutes les conditions se réunissent ainsi pour une domination parfaite, pour une exploitation raffinée des gens à la fois comme producteurs, comme consommateurs de produits, comme consommateurs d’espace » (23).

Tout cela, il faut bien le voir, n’est pas l’objet d’une stratégie totalitaire. Lefebvre n’unit pas les promoteurs, les « penseurs » et les bureaucrates dans un grand groupe visant à établir une domination. Il n’affirme pas plus l’existence d’une conscientisation de cette stratégie. Au contraire, dit-il, si stratégie il y avait, le processus serait probablement d’ores et déjà un succès. Une stratégie de classe, pour Lefebvre, n’est pas un plan de bataille : c’est un processus ayant des résultats cohérents impliquant des gens ayant objectivement des caractéristiques similaires et tendant objectivement vers un même résultat, même s’ils ne le savent et ne le veulent pas. Cette stratégie s’appuie notamment sur la connaissance de la ville, et en particulier, argumente Lefebvre, sur le lien entre philosophie de la ville, les « sciences sociales parcellaires », et l’urbanisme.

Contre le développement, la philosophie, et les sciences parcellaires

Si Lefebvre consacre un (court) chapitre au rapport entre philosophie et ville, ce n’est que pour souligner le fait que les deux sont co-influencées, ne serait-ce que parce que les philosophes ont plus ou moins toujours été urbains. Lefebvre prend ici une approche s’inspirant de Hegel, selon laquelle la philosophie se réalise et le réel se fait philosophie. Mais au-delà de cet élément, et du rappel de l’existence d’une réflexion sur les cités idéales, Lefebvre ne s’engage pas vraiment. Il reste, dit-il, deux voies à considérer pour ce rapport : d’abord, une approche phénoménologique de la philosophie de la ville, qu’il évoque sans l’identifier, ayant un avantage certain dans la mesure où la philosophie est la science sociale qui pense le « tout » ; ensuite, une approche presque technocratique, que Lefebvre réfute de façon radicale. « Les concepts philosophiques », dit-il, « n’ont rien d’opératoire et cependant ils situent la ville et l’urbain – et la société entière – comme unité, et au-delà des fragmentations analytiques » (33).

C’est là que vient une deuxième partie de la critique de Lefebvre, celle des « sciences parcellaires », qui « fragmentent la réalité pour l’analyser, chacune ayant sa méthode ou ses méthodes, son secteur ou son domaine » (35). Ce n’est pas chez Lefebvre une remise en question des sciences sociales, comme celles inspirées par Heidegger ou Strauss, qui affirment l’impossibilité de « diviser » le réel, mais un constat de leur spécificité. Le problème, pour reprendre le bon mot de l’auteur, est que la rigueur n’est pas habitable, et que ces connaissances parcellaires sont vouées à devenir une connaissance synthétique, sauf si l’on abandonne l’idée de la ville. Ce que dit Lefebvre, c’est qu’en ne posant pas ouvertement cette question, les sciences parcellaires risquent de tomber dans la métaphore de la ville « organisme », c’est-à-dire une stricte vision du développement urbain, qui naturalise les rapports de classe décrits plus tôt dans le livre et donc dépolitise la question de la ville (c’est ici une attaque quasiment ouverte à la sociologie urbaine de la dite « école de Chicago », qui fait précisément cette métaphore dans la plupart de ses travaux).

Mais la synthèse techniciste et dépolitisée des connaissances parcellaires de la ville est déjà faite, dit Lefebvre, à travers une technique de gouvernement urbain récente à l’époque, l’urbanisme (vous vous souvenez quand j’ai écrit que c’était étrange que les urbanistes citent Lefebvre comme père fondateur ? vous y êtes, Le droit à la ville est une critique de la pratique et de l’existence même de l’urbanisme comme technique de gouvernement) : « L’urbaniste saurait discerner les espaces malades des espaces liés à la santé mentale et sociale, générateurs de cette santé. Médecin de l’espace, il aurait la capacité de concevoir un espace social harmonieux, normal et normalisant. Sa fonction serait dès lors d’accorder à cet espace (qui se trouve comme par hasard identique à l’espace des géomètres, celui des typologies abstraites) les réalités sociales préexistantes » (41 – 42). Il faut donc voir et étudier l’urbanisme pour ce qu’il est : une technique unifiant des savoirs éclatés et visant non pas à une « bonne gestion » de la ville, mais à sa normalisation. Il correspond à une idéologie, à proprement parler la suppression de la ville, ou pour être plus précis la suppression de ce qui fait la ville, c’est-à-dire la fameuse valeur d’usage évoquée plus haut. Il s’agit de commodifier la vie quotidienne, de la normaliser, non pas par volonté totalitaire ou par méchanceté, mais, dans la tradition marxiste, par une logique de rapport de production.

Ségrégation et droit à la ville

Sautons quelques intéressants chapitres pour foncer vers la conclusion du livre. L’ensemble de l’entreprise d’urbanisation-industrialisation des villes, vous l’aurez compris, a consisté à normaliser un espace et à défaire les classes populaires de l’accès au sens urbain, à la valeur d’usage de leurs villes, dans une logique d’aliénation. La ville industrialisée est donc une ville marquée avant tout par la ségrégation des groupes sociaux et ethniques. Cette ségrégation, dit Lefebvre, est rarement, en tout cas dans les Etats dits démocratiques (là encore, il parle de la France) formulée et pensée comme telle (mais elle l’est parfois) : « Malgré les bonnes intentions humanistes et les bonnes volontés philosophiques, la pratique va vers la ségrégation. Pourquoi ? […] Sur le plan théorique, la pensée analytique sépare, découpe. Elle échoue quand elle veut atteindre une synthèse. Socialement, politiquement, les stratégies de classes (inconscientes ou conscientes) visent la ségrégation » (88). Là encore il faut se rappeler ce que Lefebvre appelle une stratégie, c’est-à-dire quelque chose qui se définit par ce qui advient, et pas par ce qui est formulé a priori. Cette stratégie est une stratégie de ségrégation totale, divisant non seulement les classes, mais les activités, les sexes, les ethnies, les parties de la vie quotidienne, les couples, et même les individus (« Ce n’est pas fini : voici l’être humain démembré, dissocié. Voici les sens : l’odorat, le goût, la vue, le toucher, l’ouïe, les uns atrophiés, les autres hypertrophiés. Voici, fonctionnant séparément, la perception, l’intelligence, la raison. » (91)). La question de la politique urbaine, de la politique de la ville, va donc plus loin que celle d’une intégration, d’une solution technique à la question de l’habitat, ou d’une pratique de la « participation » : « Pour la classe ouvrière victime de la ségrégation, expulsée de la ville traditionnelle, privée de la vie urbaine actuelle ou possible, un problème pratique se pose, donc politique. Même s’il n’a pas été posé politiquement et si la question du logement a masqué jusqu’ici pour elle et ses représentants la problématique de la ville et de l’urbain » (94).

Ce que Lefebvre a l’avantage de montrer, c’est le caractère profondément irréaliste de l’urbanisation-industrialisation. C’est un modèle qui ne peut par définition pas tenir, mais qui a su se développer en s’instituant comme « réalisme ». Ce que demande Lefebvre, c’est de faire la même chose, dans le sens inverse : « Tous utopiens, y compris les prospectivistes, les ingénieurs qui ont fabriqué Brasilia, et ainsi de suite ! Mais il y a plusieurs utopismes. Le pire ne serait-ce pas celui qui ne dit pas son nom, qui se couvre de positivisme, qui impose à ce titre les contraintes les plus dures et la plus dérisoire absence de technicité ? […] Quels sont, quels seront les lieux socialement réussis ? Comment les détecter ? Selon quels critères ? Quels temps, quels rythmes de vie quotidienne s’inscrivent, s’écrivent, se prescrivent dans ces espaces ‘réussis’, c’est-à-dire favorables au bonheur ? Voilà ce qui a de l’intérêt » (100). C’est cet objectif de constitution d’un programme de reconquête de la ville qui donne son titre à l’essai. Contrairement aux politiques qui citent le droit à la ville comme un addendum aux politiques urbaines, Lefebvre explique que « Le droit à la ville ne peut se concevoir comme un simple droit de visite ou de retour vers les villes traditionnelles. Il ne peut se formuler que comme droit à la vie urbaine, transformée, renouvelée » (108). Et, comme chez Marx, l’auteur désigne l’agent de l’institution de ce droit, la classe ouvrière, identifiée comme celle qui est précisément enserrée dans la logique de l’habitat :

« Seul le prolétariat peut investir son activité sociale et politique dans la réalisation de la société urbaine. Seul également, il peut renouveler le sens de l’activité productrice et créatrice en détruisant l’idéologie de la consommation. Il a donc la capacité de produire un nouvel humanisme, différent du vieil humanisme libéral qui achève sa course : celui de l’homme urbain pour qui et par qui la ville et sa propre vie quotidienne dans la ville deviennent œuvre, appropriation, valeur d’usage (et non valeur d’échange) en se servant de tous les moyens de la science, de l’art, de la technique, de la domination sur la nature matérielle » (134).

Or, pour accomplir cela, et c’est là qu’en vient Lefebvre, une politique urbaine ne suffit pas. Cette réforme n’est possible que et uniquement à une condition : l’accomplissement d’une révolution politique et économique orientant la production et la pratique de l’Etat vers les besoins sociaux, c’est-à-dire le droit à la ville, qui n’est pas qu’un droit à avoir de jolies pelouses devant son HLM résidentialisé. Et cette solution, si elle est utopique, ne l’est pas plus que l’urbanisation-industrialisation décrite par l’auteur : « Certains pensent aujourd’hui que les hommes ne se posent que des problèmes insolubles. Ils démentent la raison. Toutefois, il y a peut-être des problèmes faciles à résoudre, dont la solution est là, toute proche, et que les gens ne se posent pas » (135, derniers mots du livre).

Sidewalk

Conclusion : Lefebvre, pour quoi faire ?

Henri Lefebvre a signé son essai en 1967 (« centenaire du Capital », précise-t-il). Il a été publié en mars 1968. 37 ans plus tard éclataient les révoltes dans les quartiers populaires. Ces 37 ans ont été marquées par une spatialisation profonde des questions sociales en France, et par des éclatements réguliers de mouvements sociaux généralement vus comme violents dans ces mêmes quartiers populaires. Le slogan a quant à lui fait florès, a été réinvesti par l’Etat et le politique, intégré, en partie, dans des réflexions en termes de politique de la ville et de redynamisation urbaine. Le tout n’a pas fondamentalement changé le problème : le droit à la ville reste du domaine du programme.

Mais les mouvements sociaux urbains se sont multipliés, en partie autour d’une revendication du droit à la ville. Cette réalité non négligeable rend important, je pense, de relire Lefebvre aujourd’hui, et de saisir la proposition militante qu’il fait, cette d’une révolution qui – contrairement à ce qu’a fait la révolution soviétique qu’il a toujours dénoncée pour ça – mettrait la vie quotidienne en son cœur. Ce que nous apprend Lefebvre, c’est cela : il n’y a de changement que dans la vie quotidienne, et dans l’espace. C’est une proposition entièrement militante, mais, me semble-t-il, d’une actualité criante, dans un contexte dans lequel les classes populaires sont encore marquées par une vaste entreprise de dépossession de leur capacité à parler leurs conditions de vie, et par un urbanisme établissant encore « par le haut » les réformes à appliquer. Lefebvre nous permet de penser le réel comme intolérable, et donc de formuler les termes permettant de le critiquer, de formuler une alternative au réalisme. Le problème de la ville ne se posera pas aux élites, nous dit-il, il sera de la responsabilité historique des dominés de le poser :

« Ici encore, comme il y a un siècle, [la classe ouvrière] nie et conteste, de par sa seule existence, la stratégie de classe dirigée contre elle. […] Les Olympiens et la nouvelle aristocratie bourgeoise (qui l’ignore ?) n’habitent plus. Ils vont de palace en palace, de château en château ; ils commandent une flotte ou un pays à partir d’un yacht ; ils sont partout et nulle part. […] Est-il indispensable de décrire longuement, à côté de la condition des jeunes et de la jeunesse, des étudiants et des intellectuels, des armées de travailleurs avec ou sans col blanc, des provinciaux, des colonisés ou des semi-colonisés de toutes sortes, de tous ceux qui subissent une quotidienneté bien agencée [et au premier rang duquel l’auteur ajoute les femmes, plus haut], est-il nécessaire ici d’exhiber la misère dérisoire et sans tragique de l’habitant, des banlieusards, des gens qui séjournent dans les ghettos résidentiels, dans les centres pourrissant des villes anciennes et dans les proliférations égarées loin des centres de ces villes ? » (108)

Ecrites en 1967, ces lignes n’auraient pas dépareillé si elles avaient été rédigées, par exemple, au début de l’année 2005.

Pour en lire plus

Henri Lefebvre :

  • Le droit à la ville II – Espace et Politique, 1972
  • La révolution urbaine, 1970
  • La production de l’espace, 1974

Doreen Massey :

  • Geography matters! A reader, 1984 (codirigé avec John Allen)
  • For Space, 2005

David Harvey :

  • Le capitalisme contre le droit à la ville : Néolibéralisme, urbanisation, résistances, 2011
  • Villes rebelles, du droit à la ville à la révolution urbaine, 2015

Edward Soja :

  • Postmodern Geographies: The Reassertion of Space in Critical Social Theory, 1989

Et un film :

  • Virginie de Véricourt, Lieux communs, 2007
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